Mémoires inédits des préparatifs, 20 ans après
Au moment où le Bénin fête 20 ans de sa Conférence nationale, en tant que pionnier d’une aventure politique réussie en son temps, il est de bon ton de comprendre aussi ce succès à l’époque difficile à mettre à l’essai ailleurs dans d’autres contextes sur le continent, par la teneur de l’organisation.
En levant un coin de voile sur certains aspects politiques, sur certaines des manœuvres ou manigances, certaines paroles, faits et gestes et sur certains dispositifs de circonstance au cours des préparatifs, des témoins et artisans au premier plan nous donnent de mieux capitaliser cette expérience inédite pour en tirer leçon aujourd’hui et pour la postérité, à défaut de pouvoir reproduire les enjeux en tant que tels.
En ces derniers jours de l’année 1989, comment ne pas penser que Mathieu Kérékou en est arrivé à la conviction édictée dans l’un des cantiques révolutionnaires de ce temps, qui s’entonne en ces mots : «Nous ne pouvons plus reculer, nous l’avons décidé…»
Et ainsi surgit un comité
préparatoire
Aux dires de certains témoins, acteurs de première main de la Conférence, notamment autour des préparatifs, c’est sur convocation par Godefroy Johnson, alors secrétaire général du Gouvernement, qu’ils se sont retrouvés au palais de la Présidence cette après-midi de décembre 1989, sans savoir au préalable l’objet de la réunion pour laquelle le chef de l’Etat les a fait appeler. Arrivés certains plus tôt que d’autres, les premiers venus cherchent en vain à recueillir des bruits de bottes sur ce qui va se passer réellement. N’ayant rien aperçu d’avance ni sur le sujet ni sur la salle de la rencontre, l’un d’eux se dirige avec ses pairs dans la salle habituelle de réunion du conseil des Ministres. Quelques instants plus tard, le président Kérékou les rejoignant dans cette salle, constate qu’ils sont d’ailleurs bien assis d’un même côté de la grande table. Et, sans plus même s’asseoir, il leur lâche d’un bout à l’autre : «Vous avez déjà un président et un vice-président, mettez-vous au travail et voyez le reste entre vous». Et sans plus écouter ses interlocuteurs, il sort de la salle. Sans que la mission soit clairement stipulée par le chef de l’Etat – comme il se doit à cette époque – et que le format de convocation de ces assises soit convenu d’avance, Mathieu Kérékou vient de donner le ton pour un revirement de l’histoire politique en Afrique.
«Des huit membres du comité préparatoire que nous étions, un seul était partisan du Prpb, c’était Ousmane Batoko», nous confie un des membres. Le décret du 18 décembre 1989 qui porte institution du comité préparatoire de l’organisation des travaux de la Conférence nationale précise bien le cadre de cette mission, ses objectifs et les attentes (du chef de l’Etat qui en a pris finalement l’initiative). Il prévoit la fin des travaux de ce comité pour le 31 janvier 1990 au plus tard.
Deux mois de travail d’arrache-pied commence donc pour l’équipe qui a à sa tête l’avocat Me Robert Dossou, alors ministre du Plan. On ne saurait dire que le Général Kérékou a pris la décision d’organiser la Conférence nationale sous quelque contrainte que ce fût. Pourtant, les pressions fusaient de partout, et surtout certains de ses pairs de la sous-région cherchaient à savoir ce qui arrivait à leur homologue du Bénin. De sources concordantes, le chef de l’Etat, chef du gouvernement dont sont membres à cette époque la plupart de nos témoins, est un chef mêlant le sérieux de ses décisions d’un humour soldatesque à vous déboussoler. L’un d’eux, Pierre Osho, à l’époque directeur du Cabinet du président de la République, fait aussi constater ce côté personnel caractérisant l’homme d’Etat et l’autorité qu’est Mathieu Kérékou.
Ainsi survient le comité préparatoire, ainsi commencent les prémisses d’une concertation générale des forces vives, qui permettront d’apaiser les tensions et d’engager l’histoire politique de ce pays vers des horizons nouveaux.
Nous sommes sous l’orage du 19 février 1990
Le climat national s’est petit à petit dégradé au bout d’une nouvelle année faite de crises sociales dans presque tous les secteurs. Le Général président et son équipe gouvernementale essentiellement composée de membres du parti-Etat se trouvent dos au mur et sont à la recherche urgente de solutions pour une sortie de crise. Les pressions vont s’intensifiant de l’intérieur surtout, et cela va sans dire, comme de l’extérieur : déclin du bolchévisme soviétique sous Mikhaïl Gorbatchev, avec sa Perestroïka et son Glasnost, entériné par une succession de séismes idéologico-politiques en Europe de l’Est, la chute du Mur de Berlin sur les discours insistants faits de prises de position de Jean Paul II, l’assassinat de Nicolae Ceauşescu en Roumanie, et cætera. La guerre froide essoufflée, la bipolarisation du monde ébréchée, les Balkans en bouillonnement, l’ouragan donne déjà de ses grands signes dans le ciel de l’Afrique en effervescence populaire.
Au Bénin, une brèche va se faire, par un concours de circonstance, avec l’entrée au gouvernement, le tout dernier du Prpb, de nouveaux cadres, notamment Me Robert Dossou et feu le professeur Germain Kadja, deux universitaires, et d’autres hommes en uniforme. La nécessité d’ouverture aux aspirations des forces vives – et non plus des masses populaires, selon le lexique révolutionnaire en désuétude – ne se fait plus attendre. Assiégé au quotidien par les remous de citoyens engagés pour le grand nombre dans l’anonymat et dans la clandestinité, le régime et surtout son chef n’en peuvent plus de continuer à ramer à contre-courant des attentes qui ont poussé à son paroxysme la crise sociale et économique.
La fiche du DC Osho
En cette veille de février 1990, où le sort du régime se décide de plus en plus au sein des sensibilités politiques et à travers des tracts à foison, la note de service adressée par le DC Osho au chef de l’Etat, rendant compte de son entretien avec l’ambassadeur français, se retrouve, par on ne sait quelle alchimie politique, dans la rue ! Mathieu Kérékou aurait-il eu du génie à soumettre cette note à l’appréciation du peuple pour en prendre le pouls et persuader, par ce coup de stratège, les caciques non encore décidés à perdre la face ?
De fait, Guy-Marie Azaïs, alors ambassadeur de France près le Bénin, demande en vain à avoir un tête-à-tête avec le chef de l’Etat sur la situation du pays. Il a finalement droit à un entretien avec son DC qui, par suite, lui fait le point de leur discussion par fiche. L’ambassadeur français, entre autres suggestions, invite à revoir certaines lourdeurs du système dont l’idéologie marxiste-léniniste devenue abjecte. Au fait, dans ces circonstances orageuses de l’intérieur comme de l’extérieur où des changements ont déjà pris cours, faisant le deuil des révolutions et mettant fin, sur le plan de la géopolitique internationale, au clivage Ouest-Est de la guerre froide, Mathieu Kérékou n’a rien de plus pressant que ses pairs du voisinage ouest-africain ou d’ailleurs en Afrique au sud du Sahara. Pour lâcher la bride, et se voir dire « démissionne ! », au cours des assises de février 1990 au PLM Alédjo.
Le poids des préparatifs
Robert Dossou, Pancras Brathier, Saliou Aboudou, Salifou Alidou, Ousmane Batoko, Paul Irénée Zinsou, feu Germain Kadja et Amos Elègbè reçoivent alors mandat, à l’installation du comité préparatoire le 22 décembre 1989, de meubler le cadrage de la palabre d’Alédjo. Dès lors, ces artisans se sont fixé leur propre mode de travail, leur lieu de séance. Le plus souvent, comme convenu, ils se retrouvent tous les jours à 16h dans une salle au ministère de l’Intérieur en face de la présidence de la République, et travaillent sans qu’aucune injonction ne leur survienne de la part du président Kérékou. Les tâches prévues et les objectifs de la mission sont prescrits par le décret présidentiel du 18 décembre 1989 portant création dudit comité. Les membres du comité décident avant tout de mieux cerner leur mission en procédant à une meilleure compréhension de ce document officiel.
Les organisateurs ont donc eu de bons réflexes en ce moment, en provoquant le peuple à faire parvenir ses aspirations de façon plus officielle, marquant un intérêt pour tant de bonnes idées de solution répandues dans les tracts. Presque toutes les idées discutées à la Conférence étaient présentes dans les milliers de pages de suggestions envoyées d’un peu partout par les citoyens les plus ordinaires. Reçu au cours d’un journal télévisé de l’Ortb un soir par Jean Houalakouè, journaliste de grande renommée, de regrettée mémoire, le ministre de l’Intérieur appelle les regroupements clandestins et autres cercles de réflexion à se constituer en «sensibilités politiques ou religieuses» sur la base de la loi de 1901. Ceci a conduit cahin-caha à recueillir les nombreuses aspirations des citoyens en guise de contributions et propositions de voies de résolutions de la crise. Ces documents de base collectés par les organisateurs sont ensuite soumis à un comité de cadres qui ont réalisé un document-cadre sous forme de tableau synoptique des documents préparatoires des assises.
L’ambiance est encore à la réticence chez les animateurs des sensibilités politiques et chez tout le peuple. Le doute pèse encore sur la bonne foi du président Kérékou et les motivations des membres de ce comité préparatoire dirigé par cet avocat qui, quelques mois auparavant, a pris le parti du peuple meurtri. Que (se) trame-t-il au dos du peuple? Qui peut croire à cet appel à la palabre d’Alédjo ? Personne n’y croit : ni les groupes ou cercles d’individus qui se sont multipliés, encore moins les membres du régime en déconfiture. Subitement, un revirement va s’opérer en faveur de cet appel lancé par le régime Kérékou, et au bout de deux mois de remue-méninges, de travail assidu d’organisation et de planification mais aussi de tactiques d’incitation mises en œuvre par les organisateurs, la participation à ces assises est plutôt devenue une question de bousculades au sein des «sensibilités politiques», dans les couloirs du ministère de l’Intérieur, et ce, jusqu’aux portes de l’hôtel Plm Alédjo le 19 février 1990.
Dans cet espace de deux mois environ des préparatifs, le Bénin a inquiété plus d’un parmi les chefs d’Etat voisins. Feu Gnassingbé Eyadéma a même demandé à en savoir sur les schémas prévus par les organisateurs et les tenants et aboutissants de cette Conférence. À une rencontre au cours d’une mission à Lomé au cours des travaux préparatoires, le 14 janvier 1989, le timonier togolais de demander à une autorité béninoise: «Et Mathieu a accepté tout ça ?»
Luc Assogba