La Lépi prise en otage par les calculs politiciens
De crise en crise, les membres de la commission permanente de supervision (Cps/Lépi) ont fini par destituer Epiphane Quenum par un vote de défiance. Pour autant, cela ne devrait pas être la fin des difficultés. Car, dans le bras de fer qui oppose l’opposition au gouvernement dans la mise en œuvre de la Lépi, dans un camp comme dans l’autre, les calculs politiciens prennent le pas sur l’urgence des questions techniques.
Il faut suspendre le processus de la réalisation de la liste électorale permanente informatisée pour l’évaluer, martèlent les partis de l’opposition au sein de l’Union fait la Nation (Un), accusant le superviseur général de la Cps/Lépi et le gouvernement de préparer une liste électorale tronquée. La rencontre des principaux leaders de l’Un avec le chef de l’Etat, le 7 janvier dernier, n’a pas suffi pour aplanir les divergences. Au point où les députés de l’Un renforcés par d’autres, ont déposé un projet de loi en vue d’abroger la loi n°2009-010 du 13 mai 2009 portant Rena et réalisation de la Lépi; lançant ainsi un coup d’arrêt du processus.
Un avis que ne partage pas évidemment le gouvernement, qui pense que le processus doit se poursuivre. A plusieurs occasions, le chef de l’Etat a exprimé, du moins dans ses déclarations, sa préoccupation de voir les élections présidentielles et législatives de 2011 organisées sur la base de la Lépi. La lettre d’irrecevabilité envoyée par Boni Yayi au président de l’Assemblée nationale, lundi dernier avant de se raviser, et la mission onusienne qui séjourne au Bénin, à la demande du chef de l’Etat, pourraient se situer dans ce cadre.
En attendant la rencontre des acteurs de la Lépi, le 9 mars prochain, pour l’élaboration d’un rapport d’étape qui fera le bilan de ce qui est fait au sujet de la Lépi depuis quelques mois, les arguments développés par chacun des camps antagonistes s’éloignent à l’arrière-plan des questions techniques. Les positions défendues de part et d’autre portent la trame de calculs politiciens.
En effet, l’opposition ne prend pas la peine de soulever les problèmes techniques générés depuis le démarrage du processus. Mettant surtout accent sur l’abrogation de la loi. Aux dires de Bruno Amoussou, président de l’Un, la session extraordinaire de février qui devait connaître du projet de loi d’abrogation, a été reportée exprès au 1er mars dernier pour offrir encore des chances de retrouver le consensus autour de la Lépi. Mais, ce lundi, à l’ouverture de la session, les députés ont eu droit à la lecture d’une lettre du chef de l’Etat adressée au président de l’Assemblée nationale. Dans cette correspondance, le président de la République demandait à Mathurin Nago, président de l’Assemblée nationale, de déclarer irrecevable la proposition de loi portant abrogation de la loi 2009-010 du 13 mai 2009 portant organisation du recensement électoral et réalisation de la Lépi. Puis, soudain, tard dans la nuit, le chef de l’Etat revient sur sa décision par une deuxième correspondance qui annule la première. Autant de volte-face du côté aussi bien de l’opposition que de la mouvance, qui ressemblent à des diversions politiques. Et il faut craindre à cette allure que les politiciens de toutes tendances s’unissent dans leurs antagonismes pour tromper le peuple béninois. Tromper le peuple, en ce sens que tous se déclarent du bout des lèvres favorables à la mise en œuvre de la Lépi. Mais grisés par les échéances électorales de 2011, les comportements sur fond de calculs politiciens vis-à-vis de la Lépi contrastent avec cette volonté clamée à tue-tête.
Les déclarations du chef de l’Etat Boni Yayi et bien de ses attitudes vis-à-vis du processus, laissent croire que, de bonne foi, il vise à la réalisation de la liste informatisée pour les législatives et la présidentielle prochaines, d’autant qu’il n’a pas de parti politique. Au même moment, tout porte à penser que le président sortant voudrait d’une Lépi qui le programme à sa réélection. En effet, dès lors qu’il envoie ses ministres sur le terrain pour entretenir de grandes confusions dans la tête des populations à propos de la Lépi, il donne dans le jeu des animateurs de l’opposition qui au fond ne veulent pas de la Lépi.
On comprend, au sein de l’opinion publique notamment, que le spectre de la Lépi entraîne la hantise dans la classe politique tout entière. Les vieux outillages, les vieilles artilleries de la fraude devenant alors caduques et inopérants, il apparaît normal que les acteurs politiques aient des craintes quant à leur sort autour d’élections par la Lépi. Face à cette hantise des élections de 2011, l’opposition a manifestement l’intention de bloquer le processus de la mise en œuvre de la Lépi. L’essentiel pour elle est de passer le cap des prochaines élections sans la Lépi. Ainsi, elle serait en train de concocter une nouvelle loi électorale avec laquelle on ira aux prochaines élections sans la Lépi. Et dans ce cas, on pourrait s’attendre à de grandes batailles juridiques avec les hautes juridictions, dont personne ne peut prédire l’issue. Pour l’instant, tout se joue au niveau des rapports de forces.
De part et d’autre, on occulte consciemment ou inconsciemment les questions techniques liées à la Lépi. D’abord, les députés à l’Assemblée nationale ont tous quelque chose à se reprocher dans le dossier de la Lépi. Sinon, comment comprendre au plan technique toutes les légèretés que contient la loi portant recensement électoral national approfondi et réalisation de la Lépi?
Sur la base d’informations provenant de sources proches de la mission onusienne actuellement en cours au Bénin et d’un rapport de la société civile non encore rendu public, on peut documenter la démission des politiciens par rapport aux débats techniques liés à la Lépi. C’est ainsi, par exemple, que la phase de la cartographie censitaire, première étape de la Lépi, s’ils doivent et ne peuvent pas prendre la place de techniciens, les politiciens auraient pu soulever plusieurs questions techniques. On peut citer pêle-mêle la non identification des agents cartographes déployés sur le terrain ; l’absence de collaboration des membres de la commission communale de supervision avec les agents cartographes ; la formation des agents. Mais le plus important, c’est la disparité de la composition des équipes pour la cartographie censitaire qui varie d’une localité à une autre, ne respectant pas du tout le principe des binômes prévu par la loi. Le comble est la défaillance de certains agents cartographes pendant la phase opératoire. Et ceux-ci se font remplacer par d’autres personnes de leur choix sans formation et sans l’avis de la hiérarchie. Les exemples sont multiples.
En définitive, dans le but de maximiser sa chance pour la victoire aux élections de l’année prochaine pour chaque camp politique, les arguments techniques ont cédé le pas aux calculs politiciens. Du coup, la Lépi fait l’objet de toutes les manœuvres pour ne pas aboutir.
Alain Sessou