«L’heure de Dieu est toujours la meilleure»
Homélie de Mgr Vieira à la messe du 1er anniversaire du décès de Cardinal Gantin, le mercredi 13 mai 2009 à Saint Michel de Cotonou.
Mgr Paul Vieira
«Non Fecit taliter omni nationi et judicia sua non manifestavit eis» Ps 147, 20.
Chers frères et sœurs,
Laissez-moi repartir encore ce matin des dernières paroles publiques et officielles que nous aurions dû recueillir des lèvres du Cardinal Gantin et qui en réalité nous ont été transmises par Mgr Eugène Houndékon, à l’occasion des obsèques de Mgr Lucien Monsi Agboka à Abomey le 3 mai 2008. «L’heure de Dieu est toujours la meilleure». C’était la phrase conclusive de l’homélie qu’il avait préparée et qu’il aurait prononcée en la circonstance s’il ne s’était trouvé subitement très malade la veille même des obsèques.
Cette homélie brève comme jamais sous la plume du Cardinal, et pourtant dense s’il en fut, s’est révélée dix jours plus tard, comme une annonce à peine déguisée de sa propre mort et une délicate préparation de nos cœurs à accueillir dans la foi l’évènement ! L’heure de Dieu est toujours la meilleure !
Volontiers, je recueille pour cette assemblée enveloppée dans le souvenir de notre patriarche son regard de foi et sa confession devant la mort d’un être cher : «Si nous faisons de notre vie une offrande à Dieu et à nos frères, nous pouvons connaître la riche fécondité de l’amour. Et l’amour ne meurt pas, mais le souvenir des merveilles de Dieu, déjà nous réconforte et nous invite plutôt à dire merci». L’amour ne meurt pas ; nous sommes ici pour en témoigner… L’amour que le Cardinal a eu pour nous n’est pas mort. Celui que le sien a engendré en nos cœurs ne l’est pas non plus et ne devra pas l’être. Le souvenir des merveilles de Dieu… Pouvons-nous ne pas le faire ce matin en pensant à la personne et à la vie de celui dont le souvenir nous rassemble ? Quel souvenir évoquer… Que taire ? Qu’il nous suffise encore une fois de nous en tenir à ce que le Cardinal lui-même écrivait dix ans avant sa mort au début de son testament : «C’est en effet par la grâce de Dieu uniquement que je suis ce que je suis. Toute ma vie présente, restante et éternelle devra se passer à dire merci à Dieu Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit».
Aujourd’hui en ce lieu, nous voulons simplement faire nôtre cette action de grâce de celui que nous rappelons à Dieu dans notre prière car en vérité, en lui c’est nous tous que Dieu a comblés. Prêtre, Evêque, Cardinal en service au cœur de la catholicité, toute sa vie s’est voulue service de Dieu, service de ses frères. Avoir été bénéficiaire de ce service de qualité de la part d’un serviteur d’excellence justifierait à lui seul notre communion d’action de grâce ! Mais il y a plus et mieux…
Ce service, le Cardinal le rendait avec la conscience d’être non seulement un serviteur de l’Eglise mais l’ambassadeur de ses frères et sœurs de race et d’origine dans la catholicité. C’est ce qui peut justifier aujourd’hui ce rendez-vous de souvenir et du merci à Dieu d’abord.
Tous les évènements importants de sa vie, le Cardinal les vivait toujours comme une marque de la bonté de Dieu envers, non pas uniquement sa pauvre personne mais comme sollicitude pour sa race et son pays. «Cette circonstance ne m’a pas fait penser à moi tout seul d’abord, mais à vous avant tout, c’est-à-dire à notre grande communauté ecclésiale et nationale» (disait-il par exemple à l’occasion de ses noces d’or épiscopales).
«Non Fecit taliter omni nationi», «Pas un peuple qu’il ait ainsi traité» aimait-il confier à qui pouvait le comprendre ! Dieu est le meilleur défenseur de la race noire et le plus grand protecteur des pauvres !
Le cœur de Dieu est la véritable Jérusalem où toutes les races se donnent rendez-vous, convoquées par le même amour et destinées au même héritage, sans discrimination aucune. Comme la Vierge dans son magnificat, le Cardinal Gantin toujours émerveillé des gestes de Dieu voyait au-delà de sa personne comblée, la bonté de Dieu pour tous ses frères et pour son pays. Le Cardinal Leonardo Sandri, l’a salué, à juste titre, comme un digne fils de l’Afrique et de son pays.
Digne fils de l’Afrique et de son pays, le Cardinal a toujours voulu l’être en leur faisant honneur par sa vie, en portant haut le flambeau de l’humanité et de la négritude apaisée. Il ne tient qu’aux noirs eux-mêmes à se faire aimer et se respecter eux-mêmes, à s’apprécier et à s’aimer.
L’histoire retiendra et nous reconnaîtra cette authentification de l’ambassadeur de notre être noir et de notre pays qu’a été le Cardinal à travers le monde entier.
On ne pourra jamais dire que les Béninois eux-mêmes n’ont pas su reconnaître le don de Dieu… ou qu’ils n’ont pas su rendre à l’illustre disparu, la splendeur dont toute sa vie les a revêtus !
«Nous n’avons aucun pouvoir contre la vérité» nous dit l’Apôtre Paul… et la vérité c’est que notre pays s’est montré digne de l’honneur que Dieu lui a fait en la personne du Cardinal Gantin. Qu’il me soit donc permis en ma qualité de Légataire Universel de dire ici aujourd’hui un vibrant et officiel merci à notre pays pour tout ce qu’il a fait et continue de faire pour honorer la mémoire de notre Patriarche ! Monsieur le président de la République et Chef de l’Etat béninois, le Cardinal aimait dire que c’est la Providence qui dispose de tout! Elle a fait que c’est au moment où vous conduisez les destinées de notre Bénin que le Cardinal a effectué son passage éternel. Remercier le Bénin aujourd’hui c’est vous remercier, vous et votre gouvernement. A la suite du Cardinal vous aussi vous honorez notre pays, grandement de la meilleure des façons, en honorant celui qui l’a honoré au vu et au su du monde entier. Oui, l’histoire s’en souviendra. Elle s’en souviendra encore plus et mieux si nous mettons nos pas dans les pas du prélat de notre terre, fils de notre race. Nous honorerons encore mieux le Cardinal défunt et le ferons revivre au souvenir de tous si sa vie émondée par Jésus-Christ porte du fruit en nous. Si nous retenons de son exemple comment on peut être grand et naturel, puissant et bon, unique et universel et jamais singulier, riche et vivant pauvre, pauvre et généreux, exceptionnel, distingué et humble. Maître et serviteur.
Que de fois le Cardinal a eu à dire, Dieu aime notre pays ! Mais nous le savons la puissance de l’homme est sa liberté qui peut choisir de gaspiller les dons de Dieu et de tourner le dos à ses bénédictions.
Le Bénin se surpasse toujours et étonne en bien ! Il recèle d’énormes ressources… Ce qui nous manque parfois c’est de nous faire toujours ‘‘amis du bien’’ d’où qu’il vienne. Le bien, le beau, le vrai, le juste n’ont pas de patrie ni de parti politique, et autour d’eux nous devons toujours converger, communier.
Dieu s’identifie à la vérité et est le bien suprême dont tout ce qui est bien et vrai sur terre n’est que la manifestation et la preuve de sa présence. Là où il y a la vérité et l’amour du bien là se trouve immanquablement Dieu… et là où se recherche la justice sans perdre la passion de la miséricorde, là se trouvent les germes de salut et de paix
Voilà l’héritage le vrai que nous laisse le Cardinal… Nous pouvons être certains que le Cardinal s’en est allé serrant le Bénin dans son cœur de pasteur qui ne peut que désirer le bien pour ses frères, ses fils et ses brebis. S’il m’était permis en tant que Légataire Universel de partager avec vous l’héritage le plus précieux que le Cardinal nous a laissé, de vous livrer son secret, je vous dirai simplement «frères et sœurs, soyons en Dieu, que Dieu soit en nous». Toutes les dérives pour l’homme, quels que soient leurs foyers ou leurs dénominations proviennent toujours d’un vide spirituel, de la méconnaissance ou de l’oubli de Dieu. La crainte de Dieu est le début de la sagesse. L’amour de Dieu est la clé de réussite véritable pour l’humanité. Il nous faut demeurer en Dieu pour que Dieu avec tout son cortège de biens ayant nom paix - cohésion - justice - respect de l’autre-amour… service- vérité… demeurent en nous.
«Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruits». En principe, la religion n’étant pas une simple somme de connaissances intellectuelles mais une communion vitale, tous ceux qui s’honorent de connaître Dieu devraient être les premiers à donner le meilleur d’eux-mêmes pour le service de la nation. Et comment ne pas attendre des chrétiens qu’ils soient les premiers à devenir de mieux en mieux des constructeurs de paix, de cohésion, de tolérance, dans une société où l’amour charité devient la meilleure arme et la plus puissante stratégie.
Chrétiens mes frères, si nous mettons de côté notre foi et notre attachement au Christ, nous n’apporterons rien de spécifique à notre pays, à cette Nation ! Le surplus d’humanité si nécessaire au monde ne s’acquiert que dans un surcroît de fidélité au Christ. La grâce du Christ en effet dans le croyant veut mobiliser tout son être et toutes ses facultés et veut faire de lui un semeur du royaume sur les chemins de la terre, de l’éternité dans les méandres du quotidien !
En vérité, la capacité du chrétien d’être lumière sur le lampadaire, le levain dans la pâte, le sel de la terre lui vient uniquement du Christ, non pas comme d’une puissance magique mais du Christ comme grâce de conversion intérieure et de tout renouvellement spirituel. En vérité, le nouveau et vrai nom du changement s’appelle Conversion. Sans conversion intérieure et sans profondeur spirituelle, il n’y a pas d’amour véritable. Sans amour, il n’y a pas de vrai service.
Aimer pour servir, servir en aimant, tel est le chemin que nous a frayé le Cardinal…
Et le véritable unique modèle de tout amour et tout service c’est Jésus-Christ venu pour servir et non pour être servi… Amen !